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Geeks anciens

Docu-fiction : "Le Dernier Gaulois" (France 2, 29 décembre 2015)

29 Décembre 2015 , Rédigé par Geek ancien Publié dans #Télévision : docu-fiction, #Gaulois

Ce soir sur France 2 était diffusé Le Dernier Gaulois, docu-fiction réalisé par Samuel Tilman et suivant l'itinéraire d'un chef éduen pendant les années qui précèdent la Guerre des Gaules, jusqu'à la fin du siège d'Alésia en 52 avant J.-C. Et sans être parfait, ce docu-fiction m'a paru réussi dans l'ensemble.

Des Gaulois redécouverts

Produire des documentaires sur les Gaulois a rarement été aussi nécessaire, pour une double raison d'actualité scientifique et politique. D'actualité scientifique, avant tout : les vingt années passées ont vu une petite révolution dans le champ des études gauloises et gallo-romaines, grâce à de nombreuses avancées rendues possibles par l'archéologie, combinée avec l'indispensable et incessante relecture des textes antiques sous des angles nouveaux. En vingt ou trente ans, les Gaulois ont changé de visage : on les redécouvre, et il était grand temps que le grand public soit mis au courant !

Mais, comme tout sujet portant sur les Gaulois, l'actualité politique est également pressante : les vieux mythes politiques du roman national ont encore leurs fervents nostalgiques prêts à les diffuser autour d'eux au mépris des connaissances scientifiques. Dans un pareil contexte, une vulgarisation scientifique de qualité est un garde-fou primordial contre la rumination des images d'Epinal aux relents idéologiques réactionnaires.

Une telle production a donc le grand mérite d'exister, mais est-elle réussie ? Voyons ce qu'il en est sur la forme et sur le fond.

La forme : l'animation et l'héritage de la BD historique

Sur la forme, Le Dernier Gaulois met en avant l'originalité de ses choix graphiques : toute la partie "fiction" et les reconstitutions ont été réalisées non pas en prises de vue réelles (comme beaucoup de docu-fictions de la BBC du type Le Dernier Jour de Pompéi, par exemple), ni en animation à rendu photoréaliste (comme les docu-fictions de Fabrice Hourlier Le Destin de Rome, par exemple), mais avec un rendu situé à mi-chemin entre les deux. Au fond, le style du dessin rappelle surtout le genre de la bande dessinée historique, pratiqué de longue date en Europe et actuellement foisonnant en France (y compris sur l'Antiquité). Il me rappelle aussi les jeux vidéo de stratégie du genre 0 A.D. ou encore les illustrations des jeux de société du type 7 Wonders.

C'est une nouveauté en termes artistiques, si logique qu'on s'étonne que personne ne l'ait tentée plus tôt. Et c'est aussi un choix habile, qui permet d'obtenir un résultat convaincant à un coût moindre, donc de tirer le meilleur profit d'un budget restreint. On évite ainsi les comparaisons inévitables et forcément défavorables qu'appellent les séquences photoréalistes avec les images des péplums à gros budget, qui sont toujours sexy pour les yeux bien que tout sauf scientifiquement exacts.

Les images sont claires et bien lisibles (plus que les images de synthèse un peu sombres des docu-fictions de Fabrice Hourlier). L'animation des personnages, qui emploie la technique de la capture de mouvements (désormais très répandue en animation, aussi bien à la télévision qu'au cinéma),  fonctionne globalement bien si on n'en demande pas trop : les mouvements ne sont pas toujours d'une richesse énorme (il ne faut pas s'attendre à distinguer les oscillations individualisées de chaque poil de moustache du héros), mais la fluidité et le naturel sont là. Cerise sur le gâteau, les regards sont réussis, une touche importante pour donner vie à des personnages de polygones.

Pour ce qui est du son, la musique fait correctement son travail et les voix du narrateur (Clovis Cornillac) et des acteurs donnent présence et variété à la bande sonore. Rien à redire de ce côté-là. Seul choix qui aurait mérité une explicitation : l'absence de tentative de reconstitution des langues gauloises, que l'on ne connaît sans doute pas assez bien pour cela, contrairement au latin et au grec ancien que l'on peut entendre dans plusieurs docu-fictions sur Rome et la Grèce.

La réalisation est globalement satisfaisante et m'a semblé, là encore, un cran au-dessus des productions d'Hourlier : après un début un peu précipité, les plans se succèdent à un rythme plus apaisé, les scènes prennent le temps de poser personnages, relations, enjeux. Le montage fait régulièrement alterner une majorité de séquences animées avec des prises de vue réelles montrant en général des objets, oeuvres d'art ou plus rarement des reconstitutions "en dur" de l'habitat et des techniques artisanales. A cela s'ajoutent les habituelles cartes géographiques et géopolitiques animées, très claires et que l'on a le temps de bien voir.

Le fond : une première moitié passionnante...

Passons au fond. Le scénario imagine un personnage fictif, Apator, un chef éduen vieillissant, qui a longtemps profité du commerce avec les Romains friands de vin gaulois, mais qui comprend peu à peu les ambitions de César et qui finit par rejoindre la coalition dirigée par Vercingétorix, en dépit de l'inimitié ancienne qui oppose les Eduens aux Arvernes. Apator, sur le point de s'élancer pour la dernière tentative de sortie des Gaulois assiégés à Alésia, se rappelle des années écoulées, qui sont relatées en "flash back".

La première moitié du docu-fiction explore donc principalement la vie quotidienne des nombreux peuples que nous réunissons a posteriori sous le nom de Gaulois, puis le jeu politique de César jusqu'à la rupture et à la guerre. La seconde moitié relate rapidement les principales étapes de la guerre des Gaules avant de se concentrer sur le siège d'Alésia, qui se solde par la défaite de Vercingétorix et de la coalition gauloise.

La première moitié est celle qui m'a le plus convaincu, car c'est elle qui maintient le mieux l'indispensable équilibre entre le propos documentaire et la part de fiction qui fait la qualité d'un docu-fiction réussi. Quelques vérités historiques importantes et de nombreuses découvertes récentes sont ainsi présentées aux spectateurs, qu'il s'agisse de l'énorme diversité des peuples de Gaule (largement oubliée par l'expression figée "les Gaulois"), de leur division politique qui n'empêche pas de réelles bases communes culturelles et religieuses, ou encore de leur commerce, de leur artisanat, de leurs druides, de leur culture orale, du statut des femmes, de l'aménagement du territoire (loin d'être apparues ex nihilo, les voies romaines ont en partie repris des routes gauloises).et bien sûr de leurs relations avec les Romains.

Toujours avide d'explications, j'aurais aimé en voir encore plus, par exemple pour commenter les nombreux (et superbes) paysages de Gaule reconstitués pour l'occasion. C'est en partie fait en ce qui concerne la gestion des forêts, par exemple. La question des vêtements aurait aussi mérité plus de commentaires : c'est un domaine tout simple qui réclame toujours des trésors de documentation aux peintres et aux animateurs, mais que les scénaristes ne semblent jamais penser à inclure dans le commentaire (c'est déjà pareil dans les docu-fictions de Fabrice Hourlier) ! C'est pourtant un étonnement et un plaisir de découvrir les braies, les tuniques et les manteaux des Gaulois, dont les plus aisés employaient des tissus précieux teints de couleurs vives. Sur le plan de la géographie, on aurait pu insister encore plus sur le fait que cette "Gaule" recouvre un territoire bien différent de la France actuelle, puisqu'elle comprend les territoires actuels de la Belgique, du Luxembourg, une partie de la Germanie, que ses limites sud-est sont différentes, etc.

...et une seconde moitié trop occupée par le drame aux dépens du documentaire

La seconde moitié du film cède en partie aux sirènes du cinéma, c'est-à-dire, comme souvent, du ressort dramatique facile et du cliché. En soi, rien de terrible : le résultat, en tant que drame historique, se tient très bien : l'évolution des relations entre le père et le fils, la tension croissante à l'approche du siège, puis le huis clos des Gaulois affamés tentés par la trahison... c'est un excellent sujet pour un scénariste et on aurait tort de s'en priver. Oui, mais... très occupés à donner de la profondeur à leurs personnages et à jouer avec des ficelles de film d'aventure, les scénaristes et le réalisateur en oublient un peu de faire des pauses pour assurer la partie "docu" du film.

En revanche, on a brièvement droit à une partie "cul" tout court avec une scène de lit qui compte parmi les rares apparitions de l'unique personnage féminin un peu développé. La belle-fille d'Apator apparaît en effet dans deux scènes. Dans la première, il est expliqué qu'elle n'est pas soumise à son mari, dispose d'une autonomie financière et peut donc peser dans le jeu politico-militaire au moment de la levée des premières armées de Vercingétorix. Suit un moment passionnant sur les riches tombes de femmes gauloises dont on ne sait pas encore tout. Mais dans la seconde, la belle-fille n'est plus là que pour titiller sexuellement son mari afin de consolider le travail de persuasion politique de son père. Ce n'est pas que ça ne soit jamais arrivé dans la réalité historique, mais ça sent furieusement le cliché et c'est une retombée un peu facile dans le "femme = nudité = cul". D'autant qu'on chercherait vaguement un deuxième personnage féminin (il ne faudrait surtout pas faire passer à ce film le test de Bechdel...). Peut-être manque-t-on d'informations sur les femmes, mais rien n'empêche de le dire, plutôt que de meubler avec des ficelles tout droit sorties des films d'aventure - ou alors, pourquoi ne pas y aller franco et aborder dans le commentaire le sujet de la sexualité des Gaulois et de ce qu'on peut en savoir, en casant aussi un mot sur l'homosexualité ? Mais, pour revenir brièvement sur la forme : une scène érotique en images de synthèse bon marché, là, ça ne passe vraiment pas bien.

Peu à peu, le docu-fiction tourne au film de guerre, et le vieillissement subit d'Apator revêt une résonance symbolique plus à sa place à Hollywood que dans un film documentaire. Le titre même du film, Le Dernier Gaulois, louche trop opportunément du côté du drame facile (souvenir inopportun de ce péplum douteux intitulé La Dernière Légion ?) : la défaite d'Alésia est certes un tournant, mais elle n'est pas "la fin des Gaulois".

J'ai sans doute la dent un peu dure : cette différence nette entre les deux parties du docu-fiction provient du fait que, chronologie oblige, l'histoire culturelle, sociale et économique cède la place à de la pure histoire militaire plus classique, peut-être trop classique. Et cela m'a un peu laissé sur ma faim. C'est qu'Alésia et la défaite de Vercingétorix feraient facilement le sujet d'un documentaire entier à eux tout seuls, tant l'événement est lourd d'un poids symbolique accumulé. C'est un mythe politique, et c'est sur l'idée de mythe à déboulonner que le docu-fiction s'ouvrait très justement.

Le début du film laissait donc espérer un travail de distanciation plus régulier par rapport à toute l'imagerie qui s'est construite autour d'Alésia. Or cela ne donne lieu à aucune analyse, alors qu'il y aurait eu beaucoup à dire. J'aurais bien sacrifié une ou deux scènes à suspense au profit de quelques phrases de commentaire sur la postérité d'Alésia, par exemple l'analyse des peintures dites historiques du XIXe siècle ou de la statue de Vercingétorix très dix-neuviémiste qui s'élève à Alise Sainte-Reine et qui est montrée plusieurs fois dans le film.

Conclusion

En dépit de ces quelques réserves, qui font que Le Dernier Gaulois est "seulement" bon au lieu d'être parfait, le docu-fiction de Samuel Tilman est un pari dans l'ensemble réussi, surtout par comparaison avec ce qui a déjà été fait en France. En dépit de contraintes de production énormes, il remplit son objectif principal, à savoir informer attirer l'attention et la curiosité du grand public sur les avancées récentes des études gauloises et gallo-romaines, le tout sous une forme attrayante et accessible à un vaste public incluant les élèves des collèges et les professeurs eux-mêmes. Espérons qu'une édition en DVD suivra bien vite !

Un court film sur les coulisses de la production a été diffusé immédiatement après. Il donne quelques informations bienvenues sur les intentions des producteurs et du réalisateur et sur les techniques d'animation, il manque de profondeur sur tout ce qui concerne le fond du sujet, c'est-à-dire l'aspect historique. Les consultants historiques du film, dont Jean-Louis Brunaux, pourtant un des grands spécialistes du sujet, brillent étonnamment par leur absence. Sous cet angle comme sous celui de l'équilibrage entre propos documentaire et part fictionnelle, le film de Tilman a encore quelques leçons à prendre de l'autre côté de la Manche auprès des  productions de la BBC, ou du moins des meilleures (comme Le Dernier Jour de Pompéi ou Gladiateurs), dont les making of sont en eux-mêmes de mini-documentaires aussi passionnant que les docu-fictions proprement dits.

Liens et références

- La vidéo du docu-fiction regardable en ligne sur Pluzz pendant la semaine qui suit sa diffusion (soit jusqu'au 5 janvier 2016).

- Le site officiel, qui propose plusieurs autres contenus à choisir en haut à droite de la page d'accueil. D'un côté, une BD interactive en 6 épisodes qui se lit comme une frise verticale, accompagnée par la voix d'Apator : c'est une fiction historique pure (l'aspect documentaire est plus restreint) qui raconte l'enfance de l'Eduen. Il y a de l'idée et l'ambiance de son et de couleurs est réussie, mais les dessins sont trop peu détaillées et les effets de déformation donnent un peu le vertige. D'un autre côté, des contenus pédagogiques qui seront mis en place au printemps 2016.

- La page du docu-fiction sur le site de France 2 avec quelques informations sur le contexte historique.

- Un entretien avec les producteurs et le responsable de l'animation sur Télérama (26 décembre 2015).

- Pour en savoir plus sur les Gaulois, je vous conseille les ouvrages de Jean-Louis Brunaux, comme Nos ancêtres les Gaulois chez Seuil dans la collection "Points Histoire" (2008) ou son manuel très complet Les Gaulois paru aux Belles Lettres dans la passionnante collection des "Guides des civilisations".en 2005.

- Sur le présent blog, je vous conseille logiquement les autres billets de la catégorie "Gaulois" ainsi que mes autres critiques de documentaires et de docu-fictions sur cette page.

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